Par akademiotoelektronik, 02/12/2022

“Ça fait partie de l’évolution du monde numérique” : Internet face à la prostitution des mineurs

Entre 7 000 et 10 000 mineurs, majoritairement des filles, se prostituent en France. Un chiffre inférieur à la réalité, selon les associations. En novembre, le gouvernement a annoncé un plan interministériel de 14 millions d’euros pour agir à plusieurs niveaux, de la prévention à l’amélioration des offres de soins. Internet est évidemment dans le viseur, des associations comme le Mouvement du nid et l’ACPE (Agir contre la prostitution des enfants) affirmant que c’est la principale porte d’entrée vers la prostitution.

De la prostitution de rue à la prostitution du Web

« Les réseaux sociaux sont de plus en plus importants, que ce soit pour le recrutement ou pour chercher des clients », résume Bérengère Wallaert, déléguée générale de l’ACPE. Instagram, récemment épinglé pour son rôle délétère sur la santé mentale des adolescentes, est souvent pointé du doigt. De même pour TikTok et Snapchat. Le point commun entre ces trois réseaux sociaux : la communication se fait principalement par l’image, en publiant des photos ou des vidéos. Les jeunes filles se confient sur leur mal-être à la maison ou à l’école, sur leurs problèmes d’argent ou leur envie de fuguer, et deviennent des proies faciles pour les proxénètes.

Nina, qui s’est prostituée quand elle avait 15 ans, a eu un parcours différent. Quand elle a dit à un dealer qu’elle avait besoin de se faire de l’argent, il lui a suggéré de se prostituer en mettant une annonce sur un site. « Quand j’ai créé une annonce pour la première fois, c’était très facile et rapide, elle a été validée en quelques heures sans demande de vérification d’âge ou d’identité. Il y a eu une demande conséquente tout de suite. » En effet, quelques heures après la publication de son annonce où elle prétendait avoir 23 ans, 80 hommes lui avaient envoyé un message. La facilité d’utilisation de ces sites, associée à la demande importante, rendait la sortie de la prostitution d’autant plus difficile : « Dès que j’étais tentée, dès que j’avais besoin d’argent, je savais que je pouvais faire ça. Alors je replongeais. » En 2018, le site d’annonces Vivastreet a été visé par une enquête pour « proxénétisme aggravé ». Aujourd’hui, la rubrique rencontres est suspendue en France, car, « en dépit de [leurs] efforts, il a été suggéré que certains utilisateurs font un usage inapproprié [du] site, en agissant d’une manière qui serait contraire [aux] conditions générales ».

Pour trouver des lieux pour les passes, les sites de locations courtes comme Airbnb sont plébiscités. « Ce type de site permet une certaine invisibilité, comparé aux hôtels qui sont plus sensibilisés aux situations de prostitution », explique Bérengère Wallaert. Nina précise qu’ils sont « surtout utilisés par celles qui ont des proxénètes majeurs qui peuvent faire la réservation. L’anonymat leur donne une certaine protection par rapport aux hôtels. Quand j’allais dans des hôtels et qu’ils comprenaient ce qui se passait, ils appelaient la police ou nous faisaient partir ». Les propriétaires sont pris au dépourvu face à des problèmes d’insécurité ou des dégâts matériels. Sur les forums d’Airbnb, ils s’échangent leurs solutions : vérifier les cartes d’identité à l’arrivée, questionner longuement sur les raisons du séjour, interdire la location aux personnes qui habitent la même ville ou encore interdire les visiteurs. Des contraintes parfois gênantes à appliquer, mais qui d’après eux sont dissuasives.

Une autre plateforme a fait parler d’elle avec la pandémie de Covid-19 : OnlyFans, surnommé « l’Instagram du porno ». Ce qui était au départ un site permettant à des créateurs de proposer du contenu exclusif contre un abonnement payant est vite devenu synonyme de vente de photos dénudées et de vidéos pornographiques. Présenté par ses utilisateurs comme un moyen facile de gagner de l’argent en restant chez soi, OnlyFans a multiplié son nombre d’utilisateurs par 14 depuis janvier 2020 avec 170 millions d’inscrits et 1,5 million de créateurs de contenu. Certaines célébrités et influenceuses se vantent des revenus mirobolants qu’elles gagnent sur la plateforme : à l’annonce de son inscription en août 2020, l’ancienne égérie de Disney Channel Bella Thorne a obtenu plus d’un million de dollars en 24 heures. Ces chiffres sont bien sûr des exceptions, le revenu moyen étant de 150 dollars par mois. Si Nina a voulu attirer l’attention sur OnlyFans, c’est parce que, d’après elle, « Ça revient à la même chose que la prostitution, c’est vendre son corps et créer du désir chez les hommes pour gagner de l’argent ». En mai 2021, une enquête de la BBC a révélé plusieurs cas d’adolescentes, certaines âgées de 13 ans, qui publiaient du contenu sexuellement explicite sur OnlyFans.

Le smartphone est aussi un outil de surveillance parfait pour les proxénètes, qui peuvent y installer un mouchard. Son utilisation est si indispensable pour la prostitution que, d’après Bérengère Wallaert, « si une ado est très accro à son téléphone, qu’elle ne veut pas le lâcher, qu’elle vérifie tout le temps ses messages, c’est un signe ».

Les réseaux sociaux, une éducation à la prostitution ?

“Ça fait partie de l’évolution du monde numérique” : Internet face à la prostitution des mineurs

Dans sa conférence Grandir dans une culture pornographique, la sociologue américaine Gail Dines l’affirme : « Cette culture socialise nos jeunes filles à être prêtes à faire de la pornographie, qu’elles finissent sur un plateau de tournage de porno ou non. » Une citation qui fait écho au témoignage de Nina dans son livre Papa, viens me chercher !, écrit avec son père Thierry, quand les policiers refusaient de croire qu’elle était consentante et se prostituait seule : « Mais pourquoi une fille de 15 ans ne serait-elle pas capable de faire ça ? À 12 ans, j’ai vu des films pornos en cachette, j’allais sur des forums trash, et on se parlait sur Skype. Ma génération est née avec les réseaux sociaux. C’est tellement facile d’y poster une annonce ! »

Les sites pornographiques sont faciles d’accès pour les mineurs, au point d’avoir été rappelés à l’ordre par le CSA. « Il n’y a pas vraiment de contrôle ou de vérification d’âge pour les mineurs, il n’y a pas de filtre, déplore Nina. Alors, ça fausse leur rapport au corps et à l’acte sexuel. » En dehors des sites pornographiques, l’hypersexualisation reste omniprésente sur Internet, même sur des plateformes où les utilisateurs sont très jeunes. Fin 2020, le #WAPchallenge était particulièrement populaire sur TikTok, avec plus de quatre milliards de vues. Ce défi consistait à reproduire une danse sexualisée, généralement en portant des vêtements courts et moulants. La chanson elle-même, par Cardi B et Meghan Thee Stallion, parle de « fucking with a Wet-Ass Pussy », c’est-à-dire « baiser avec une putain de chatte mouillée », et fait plusieurs références à la prostitution et au BDSM. Début 2021, deux autres défis étaient à la mode : le #SilhouetteChallenge (poser en sous-vêtements avec un éclairage rappelant les vitrines du quartier rouge d’Amsterdam, 400 millions de vues) et le #BussItChallenge (passer d’une tenue décontractée à une tenue sexy et twerker, 4 milliards de vues). En France, 38 % des utilisateurs de TikTok ont entre 13 et 17 ans.

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Pour Nina, ce n’était pas tant la sexualisation que la mise en avant de la richesse et du luxe qui la fascinait : « Il y a d’abord l’influence de la télé-réalité, mais je voyais aussi sur Instagram des jeunes filles qui avaient une belle voiture, qui voyageaient, qui avaient un train de vie luxueux, ça m’a influencée. » Pour ne rien arranger, les algorithmes créaient un cercle vicieux : « Il suffisait que je like une ou deux photos et l’algorithme d’Instagram ne me proposait que du contenu comme ça. »

De plus, la prostitution des mineurs se situe dans un angle mort médiatique. Si la presse et les livres jeunesse parlent plus explicitement de sexualité et de violences sexistes ces dernières années, la prostitution reste taboue. « C’est un phénomène en expansion, ça fait partie de l’évolution du monde numérique. Je pense que, jusqu’à présent, ça ne venait pas à l’esprit des gens d’en parler, explique Nina. À l’époque, ma mère m’a montré le documentaire Jeunesse à vendre, alors que j’étais en fugue à Paris, ça m’a fait prendre conscience que je n’étais pas la seule. »

D’un autre côté, sur Internet, des sites et comptes féministes présentent la prostitution et la pornographie des adultes comme du « travail du sexe », un travail comme un autre, voire une manière de se libérer et de se réapproprier son corps. « C’est un discours qui peut se tenir pour des adultes qui choisissent de le faire, mais, à 15 ans, j’étais très influençable et manipulable, affirme Nina. Quand des assistantes sociales me disaient “On a déjà vu d’autres filles dans ton cas, tu ne sais pas ce que tu fais”, je répétais ce même discours : “C’est ma vie, je fais ce que je veux de mon corps”. J’ai dit ça pour suivre le mouvement. »

Tout cela illustre une certaine ambivalence d’Internet et des réseaux sociaux. Quand Instagram et Tumblr ont voulu interdire la nudité pour protéger les mineurs, cela a créé une polémique sur la liberté d’expression et la liberté sexuelle. L’exposition non consentie à des publications sexuellement suggestives est non seulement causée par la négligence de certains sites, mais aussi par des utilisateurs qui veulent à tout prix publier ce type de contenu sur des sites tous publics. Pour Nina, l’explication est simple : « C’est parce que ces gens cherchent avant tout à faire du buzz et ce qui est sexualisé attire le regard. »

Un autre aspect l’inquiète particulièrement : « Les majeurs et les mineurs s’entremêlent. En plus, les adolescentes font parfois plus que leur âge. Je vois des filles de 13 ou 14 ans qui ont l’air plus adultes physiquement, c’est dans leur comportement qu’on voit que ce sont des mineures. Ça rend les choses compliquées. » Une ambiguïté qui profite aux prédateurs sexuels, qui ne sont pas dupes : « J’avais des clients mariés assez âgés, vers la cinquantaine, qui cherchaient cette jeunesse, voire la minorité, puisqu’ils me demandaient quel âge j’avais réellement. »

Des mesures prévues à plusieurs niveaux

« Le fait que, malgré la pandémie et tout ce qui se passe, le gouvernement se mobilise et veuille briser le tabou, c’est un énorme progrès, c’est superbe ! », s’enthousiasme Nina à propos du plan interministériel. Internet y est mentionné à plusieurs étapes. Dès le deuxième trimestre 2022, le gouvernement financera des maraudes numériques pour repérer ces mineurs et les orienter vers des services compétents. Il renforcera aussi les liens entre les autorités, les plateformes et les utilisateurs pour la modération et le signalement. Au premier semestre 2022, les capacités des enquêteurs en cyberproxénétisme seront renforcées et les sites d’hébergement locatif devront répondre aux réquisitions judiciaires. Airbnb a annoncé qu’il renforçait la sensibilisation et le signalement grâce à une équipe dédiée.

Instagram et TikTok ont aussi proposé plusieurs mesures. Pour les utilisateurs de moins de 16 ans, les profils sont privés par défaut pour ne pas être contactés par des adultes. Instagram limitera le contenu recommandé aux adolescents pour ne pas les exposer à des publications sexuellement suggestives, violentes ou encore encourageant le tabagisme et les soins esthétiques. Les réseaux sociaux comptent aussi sur l’intelligence artificielle pour mieux vérifier l’âge de leurs utilisateurs. Nina doute malgré tout de leur bonne volonté : « Ce type de contenu rapporte beaucoup d’argent et les réseaux sociaux restent des entreprises dont l’objectif est de faire des bénéfices. Alors je me pose la question : est-ce qu’ils s’investissent vraiment ou est-ce que c’est juste pour se donner une bonne image ? »

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Côté prévention, le Mouvement du nid a sorti un court-métrage sur YouTube en novembre 2021. Le Piège met en scène Emma, une jeune fille poussée à la prostitution par une amie de collège. Le gouvernement a également annoncé la diffusion d’une campagne de sensibilisation grand public, pour les mineurs et les adultes, dès le premier trimestre 2022. Pour Nina, qui est sortie de la prostitution et partage aujourd’hui sa vie entre ses études et un travail à temps partiel, la prévention et la libération de la parole sont les éléments les plus importants : « Il faut en parler, surtout avec les parents, même si c’est un sujet difficile. J’avais vraiment honte de leur en parler à l’époque. Dans les cours d’éducation sexuelle aussi, dès le début du collège. Au lycée, c’est trop tard. »

Si vous repérez une publication relevant de la prostitution de mineurs, prenez des captures d’écran et contactez l’ACPE ou e-enfance.

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