Les urgences de Legault | La Presse
Par amk, 25/10/2022

Les urgences de Legault | La Presse

C’est une autre ironie de l’histoire.

Publié le 20 oct. 2021

En 2018, les syndicats mettaient en garde contre François Legault, qui représentait un danger, selon eux, pour le modèle québécois. Le chef caquiste ne proposait plus d’éliminer 20 000 postes dans la fonction publique, comme en 2014. Mais il voulait néanmoins réduire la taille de l’État, et les syndicats s’en méfiaient.

Selon Alexandre Taillefer, président de la campagne des libéraux, M. Legault était un « libertarien » qui menaçait la « paix sociale ». Rien de moins.

Finalement, M. Legault passera le reste de son mandat à essayer de réparer ce modèle en crise, surtout en santé, en éducation et en petite enfance. Ses « chantiers de changement » visent plus à en préserver la mission qu’à en modifier la nature. Son grand défi : embaucher.

La Coalition avenir Québec révèle ainsi son vrai visage. Avec le temps, elle devient un parti de gouvernance. M. Legault n’est pas un idéologue. Il reste un gestionnaire. Il voit des problèmes et cherche des solutions.

Quels changements, exactement ?

Le discours d’ouverture était chiche en détails.

Comment va-t-on décentraliser le réseau de la santé, réduire le rôle des agences de placement privées, réformer les soins à domicile, hausser à 90 % le taux de diplomation des élèves ou encore embaucher plus de gens en construction, en technologies de l’information et en génie ? Et quel est le plan précis pour créer un « pôle mondial » de batteries de véhicules électriques ? Ou pour automatiser les entreprises et les rendre plus productives ?

On cherche encore.

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Cela dit, un discours d’ouverture reste un énoncé de principes et d’intentions.

L’exercice relève d’abord de la communication, et la CAQ avait besoin de changer le message. Car même si elle domine dans les sondages, elle est un peu embêtée.

Les urgences de Legault | La Presse

Elle se vante d’avoir bien géré la pandémie, mais elle veut montrer que le Québec se sort de la crise.

Elle se félicite aussi d’avoir réalisé la majorité de ses promesses, mais cela signifie qu’elle doit trouver de nouveaux projets pour la campagne électorale.

D’où ce discours, qui lui offrait d’ailleurs une belle tribune gratuite.

Jean Charest avait recouru à cette stratégie en février 2011. Il avait annoncé le retour du vouvoiement à l’école, ainsi que l’arrivée de l’anglais intensif et des « tableaux blancs interactifs ». Un menu nettement plus mince que celui de M. Legault.

Minoritaire, Pauline Marois n’avait pas eu le temps de prononcer un tel discours. Philippe Couillard s’en était passé. Avec le recul, cela lui aurait permis de corriger le tir quand il imposait de douloureuses compressions même si les revenus étaient plus élevés que prévu.

M. Legault a lui aussi raté une belle occasion d’ajuster son discours face à deux crises, en logement et en environnement.

Le premier ministre travaille sur un plan économique pour développer les énergies vertes, mais il avait peu à dire sur les autres enjeux écologiques comme la protection de la biodiversité et du territoire. Certes, l’annonce de la fin de l’aventure pétrolière et gazière marquera les esprits. Mais dans les faits, les projets n’étaient plus rentables. Leur mort devenait inévitable.

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Preuve de sa popularité, M. Legault n’a pas profité du discours inaugural pour larguer des projets de loi controversés ou pour faire un remaniement. Son équipe reste étonnamment stable. Outre la Santé, la Justice et le Conseil du trésor, les principaux ministères n’ont pas changé de responsable depuis 2018.

Le premier ministre a toutefois pris de mauvaises habitudes. Il s’est habitué à gouverner sous l’état d’urgence. Mardi, il a d’ailleurs prolongé une fois de plus cette procédure exceptionnelle. Il faudra attendre la vaccination des 5 à 11 ans avant d’y mettre fin. Donc probablement en janvier.

C’est long, très long… Ce statut permet d’accorder des contrats sans appel d’offres. Leur valeur totale se compte en milliards, et l’absence de concurrence a dû faire gonfler les coûts. La vérificatrice générale s’y intéressera, et elle risque de trouver des histoires d’horreur.

Cette urgence a aussi servi à contourner les conventions collectives des employés de la santé pour imposer les horaires. On ne peut plus recourir à ce procédé tout en prétendant améliorer les conditions de travail pour retenir et attirer le personnel.

Ces solutions à court terme risquent d’aggraver les problèmes à long terme. Il y a urgence de sortir de cette urgence.

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Ce retour à la normale donnera un peu de visibilité à l’opposition. Elle en a besoin. Les libéraux, solidaires et péquistes sont tous à leur plancher d’appuis dans les sondages.

La pandémie a aidé M. Legault à occuper toute la scène et à marginaliser ses adversaires.

Son capital de sympathie l’aidera à entamer des batailles difficiles, comme avec les omnipraticiens. Son mandat avait commencé par une entente décevante avec les médecins spécialistes – il n’a pas récupéré le milliard de dollars promis. Il promet d’être plus ferme avec les médecins de famille, en menaçant d’imposer les pénalités de la loi 20 de Gaétan Barrette – elles n’ont jamais été appliquées. Or, le nombre de Québécois sans médecin de famille a presque doublé depuis 2018.

L’autre bataille de l’automne sera avec Ottawa, pour obtenir plus d’argent en santé et de pouvoirs en immigration.

Ce sera très difficile… Justin Trudeau n’a pas oublié l’appui de M. Legault aux conservateurs. Il ne sera pas pressé de l’aider dans la dernière ligne droite avant la campagne électorale québécoise de 2022.

Le gouvernement caquiste disposera néanmoins de plus de moyens que prévu, grâce à une légère embellie budgétaire.

J’ai écrit que M. Legault devra sauver le modèle québécois. Il serait plus juste de dire qu’il doit s’attaquer au choc démographique que les spécialistes voient venir depuis 20 ans, sans que ses prédécesseurs aient agi.

Les prochaines semaines permettront de connaître plus précisément en quoi consistent les « chantiers » de M. Legault. Leur effet mettra du temps à se faire sentir.

Dans son discours, il a parlé de projets pour les « prochaines années ». En d’autres mots : c’était un avant-goût de sa plateforme électorale.

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