Les drones, ces alliés de métal | Slate.fr
Par amk, 28/09/2022

Les drones, ces alliés de métal | Slate.fr

Temps de lecture: 5 min

Depuis le 11septembre 2001, soit depuis dix ans, les Etats-Unis ont conçu une forceaérienne de drones pour lutter contre leurs nouveaux ennemis. Face à desterroristes prêts à tuer n’importe qui, nous avons construit des machines qui pourchassent et tuent, mais ne saignent pas.

Au cours desdix prochaines années, nous pourrions être de plus en plus dépendants desdrones et de leurs espions, et ce pour une autre raison : nous perdons desamis.

Depuis le 11septembre, la flotte de drones américains est passée de quelques dizaines à 7.000. L’armée de l’air forme désormaisplus de pilotes à manœuvrer des drones que des bombardiers ou des chasseurs.Les vols de drones espions ont été intensifs en Afghanistan et en Irak, où nousavons mené des combats au sol. Mais les drones ont été particulièrement utiles au Pakistan, où nous ne pouvons pas envoyer detroupes.

A chaqueintervention des forces terrestres américaines sur son territoire (la plusrécente étant celle menée dans le cadre du raid qui a tué Oussama Ben Laden), le Pakistan a été furieux. Pourtantces cinq dernières années, les dirigeants pakistanais ont toléré des frappes de drones américains, qui ont tué près de 2.000 insurgés dans les provinces frontalières du pays.En fait, depuis le raid contre Ben Laden, ces frappes se sont intensifiées et généralisées.

De pair avecla guerre des drones, le rôle de la CIA a été renforcé. Tout comme ces derniers,la CIA est invisible. Elle peut pourchasser et tuer dans un pays sans que saprésence soit officielle. Tandis que l’armée utilise nos drones en Afghanistan,la CIA s’en sert au Pakistan. Il semble que nous ayons été autorisés à lancercertaines de nos missions de drones sur le Pakistan depuis des bases situées au sein du pays.

Mais cettesituation pourrait changer. Le raid contre Ben Laden, ainsi qu’un incident meurtrier impliquant un agent américain au sein du Pakistan, ont fragiliséla relation entre les Etats-Unis et le Pakistan. Plutôt que d’enquêter sur les agentspakistanais pouvant avoir contribué à abriter Ben Laden, le Pakistan a arrêtédes personnes qu’il soupçonnait d’avoir aidé les Etats-Unis à monter le raid. Ila également mis fin à un programme américain destiné à former les troupes pakistanaises àlutter contre al-Qaida. Et la CIA a découvert que des insurgés étaient avertis des échanges derenseignements entre les Etats-Unis et le Pakistan.

Les drones, ces alliés de métal | Slate.fr

Les Etats-Unisse préparent donc à poursuivre la lutte contre le terrorisme sans l’aide duPakistan. La solution de rechange est de transférer nos drones vers des basesafghanes et de lesenvoyer au Pakistan depuis ces bases. Lors de notre retrait d’Afghanistan, nouslaisserions nos drones en place. Nous pourrions ainsi continuer de lutter contre al-Qaida dans les deux pays, même sans hommessur le terrain.

Le mêmescénario se joue au Yémen. Avec le déclin, puis la mort de Ben Laden, al-Qaidadans la péninsule arabique, dirigé par l’islamiste radical Anwar al-Awlaki, estdevenu le chef d’orchestre des complotsterroristes contre les Etats-Unis. Le régime du Yémen, comme celui du Pakistan, préfère nous voir lutter contre cetennemi avec des drones qu’avec des forces terrestres.

Jusqu’àprésent, c’est l’armée américaine qui a mené la guerre des drones au Yémen.Mais cette dernière a commis plusieurs erreurs. D’abord, elle a mal identifiéune cible et tué un émissaire yéménite. Elle a ensuite essayé à troisreprises d’atteindre Anwar al-Awlak, sans succès. Mais le principal problèmeconcerne l’effondrement du régime yéménite, qui a anéanti la collaboration avec les forcesaméricaines. Sesopposants politiques veulent prendre le pouvoir et mettre un terme aux opérations militaires américaines.

LesEtats-Unis s’apprêtent donc à suivre la même stratégie de non-sortie. Ilsenvoient de nouveaux officiers de la CIA au Yémen et chargent l’agence demener une action militaire renforcée en envoyant des drones depuisl’extérieur.

Juridiquementparlant, l’armée américaine a besoin du consentement du gouvernement concernépour mener une guerre des drones. Pas la CIA. La guerre peut être dissimuléesous l’euphémisme d’opérations de renseignements et «d’intervention secrète».Le Yémen n’a pas non plus besoin d’abriter des drones. Nous pouvons leur fairepasser la frontière depuis les airs, comme au Pakistan. Nous lançons déjà desmissions de drones sur le Yémen depuis Djibouti.

Selon certains rapports, nous construisons actuellement unebase de la CIA à l’extérieur duYémen, à partirde laquelle nous pourrions mener une guerre des drones dans ce pays, sans sonconsentement. Les autorités américaines tiennent la localisation exacte de labase secrète, mais il serait logique qu’elle soit en Arabie saoudite, où sera situé le réseau de collecte de renseignements des drones.La base pourrait accueillir une flotte dedrones plus importante que celle de l’aérodrome de Djibouti, où la capacitélimitée des pistes a restreint le nombre de missions de drones.

Nous envoyons également des drones en Libye. Mais nous menons un conflitmilitaire ouvert dans ce pays, de concert avec l’OTAN, à la différence de nosactivités au Pakistan et au Yémen, qui sont clandestines. Nous utilisons desdrones plutôt que des troupes au sol. Nous n’envoyons même pas de pilotes quipourraient se faire descendre. Nous chargeons la CIA de faire la guerre pour nepas avoir à respecter les lois en la matière. Et nous construisons des bases àl’extérieur du pays pour pouvoir contrôler toute l’opération à distance, saufla collecte de renseignements sur les cibles, dont la CIA se charge.

Pourcouronner le tout, nous nommons l’ancien directeur de la CIA, Leon Panetta, à la tête de l’armée américaine. Et le commandant des forcesinternationales en Afghanistan, David Petraeus, à la tête de la CIA. La CIA et les drones sont l’équipe du futur. Ilssont le nouveau visage d’une guerre sans visage.

Il n’y arien de diabolique là-dedans. C’est une évolution logique. Avec son réseau decellules terroristes répandues au sein d’Etats en déliquescence, al-Qaida estune organisation conçue pour échapper aux pratiques conventionnelles de laguerre. Nous évoluons à notre tour pour lutter contre cette nouvelle menace.

Dans un monde où règne le chaos politique, où la puissance américaine est endéclin, les alliés instables, les amis peu dignes de confiance et les ennemisn’obéissent à aucune règle, nous développons une nouvelle forme de guerre quenous pouvons mener depuis des bases aériennes régionales, avec des machines àtuer dans les airs alimentées par des réseaux humains secrets sur le terrain.Ce qui est effrayant, ce n’est pas que cela puisse marcher, mais que cela nemarche pas.

WilliamSaletan

Traduit par Charlotte Laigle

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