By akademiotoelektronik, 05/02/2022

Comment un acte violent a bouleversé la trajectoire d'Hosni Zaouali | ONfr+

Temps de lecture :7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

TORONTO – Entrepreneur à succès, adepte de l’intelligence artificielle et porte-voix de l’économie franco-ontarienne, Hosni Zaouali a laissé derrière lui la présidence du Conseil de la coopération de l’Ontario (CCO), un organisme qu’il a contribué à développer, pour se consacrer à son entreprise de transformationnumérique et sa nouvelle mission de consultant en agri-technologie auprès d’une branche de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Retour sur un parcours hors-norme et une mésaventure judiciaire méconnue qui a changé le destin de ce Tunisien passé par la France, le Québec et la Silicon Valley.

« Pourquoi avoir démissionné du CCO avant le terme de votre mandat?

Ça fait plus de quatre ans que j’occupais ce poste. Je pense que j’ai réalisé beaucoup de choses que j’avais à l’agenda et puis j’en avais un peu trop dans l’assiette. Je suis consultant à l’Université Stanford en Californie et l’activité de mon entreprise, Tech AdaptiKa, qui crée des campus de réalité virtuelle, a explosé pendant la pandémie, passant de 7 employés à 63. On vend plus que jamais. Et puis j’ai accepté un job intéressant de consultant auprès de l’ONU en Afrique. Si j’avais gardé cette tâche de président, je n’aurais pas été aussi productif qu’avant. Il est temps de laisser la place à quelqu’un d’autre.

Qu’entendez-vous par « campus de réalité virtuelle » ?

On propose aux entreprises des plateformes qui leur permettent de former leurs employés à distance, de façon immersive et fluide, avec des avatars personnalisables. On propose la même chose aux étudiants dans des salles de classe dans lesquelles ils peuvent apprendre et dialoguer avec leur enseignant.

En quoi consiste votre mission auprès de l’ONU ?

Je travaille pour le Fonds international de développement agricole (FIDA), une branche de l’ONU qui tente de répondre à la pénurie mondiale de denrées alimentaires. Mon rôle est celui d’un designer instructeur. Je dois créer l’architecture en ligne pour livrer des contenus de formation accessibles aux agriculteurs en Afrique. C’est un challenge pour moi de me focaliser sur l’agritech, cette fusion entre l’agriculture et la technologie. J’ai le sentiment d’avoir un plus gros impact là-dedans que, par exemple, dans la création d’applications de livraison de nourriture.

La pandémie a-t-elle accéléré ce recours aux technologies et, quelque part, conforté dans votre vision de ce secteur ?

Absolument. La pandémie a créé énormément de demandes. Je l’ai constaté à l’Université Stanford où je forme les cadres en ligne, via un programme qui est passé de 89 à 5 000 étudiants en l’espace de quelques années, mais aussi dans mon entreprise qui aide les grandes compagnies à se doter de campus virtuels. Toutes les grosses boîtes qui recrutent et forment des milliers de personnes sont venues vers nous. Même Facebook, qui gère 2 milliards de comptes dans le monde, a sorti son propre univers virtuel avec des avatars. L’arrivée de ce gros joueur démocratise notre approche du comportement humain en ligne. On n’est plus dans le Zoom. On est dans une autre dimension avec des avatars : le métavers (méta-univers).

De quelles réalisations êtes-vous le plus fier durant les quatre dernières années passées à la présidence du CCO ?

J’ai accompli pas mal de choses que je voulais mettre sur pied à mon arrivée comme les incubateurs d’entreprise et les programmes d’entrepreneuriat en ligne. Ces programmes ont très bien fonctionné : plus de 200 entrepreneurs en sont sortis. La prochaine étape, avec des incubateurs physiques à Toronto et Hamilton, est en train de voir le jour. Mon objectif, derrière tout ça, était d’insuffler et de façonner une culture de l’innovation francophone. La francophonie n’est plus que dans le social ou la culture, mais est en train de créer un pouvoir économique fort pour que nos enfants et les enfants de nos enfants prennent leur destin en main.

En quoi l’émergence de ces entrepreneurs francophones est un atout pour l’économie ontarienne ?

La place que sont en train de se faire les entrepreneurs francophones en Ontario va bénéficier à tout le monde, y compris aux anglophones qui auront accès à de nouveaux débouchés. Notre carte à jouer sur l’échiquier international est assez extraordinaire puisque, depuis le Brexit, les États-Unis et le Canada ne passent plus par Londres pour accéder à l’Europe, le plus grand marché économique du monde avec 450 millions de consommateurs. Ça passe par l’Allemagne et la France. Ça donne aux Franco-Ontariens une position incroyable pour construire un pont entre l’Amérique du Nord et l’Europe. Sans oublier l’Afrique et ses 41 % de jeunes qui ont moins de 15 ans. Cette population va doubler dans les deux prochaines décennies. 2,5 milliards d’Africains, ça représente un énorme marché (en partie) francophone.

Après les programmes d’entrepreneuriat et les incubateurs d’entreprise, que reste-t-il à faire pour parachever cet écosystème économique francophone ?

D’abord, consolider les principaux organismes économiques engagés dans cette cause : la Fédération des gens d’Affaires francophones de l’Ontario (FGA), la Société économique de l’Ontario (SÉO) et le CCO. Autrefois, il existait une compétition entre eux. Aujourd’hui, ils travaillent main dans la main pour aller chercher l’appui des gouvernements et coordonner des programmes. Mais il faut aller plus loin en ouvrant l’accès aux marchés internationaux. Il faut faire comme les Québécois : créer une délégation qui visite ces différents marchés. En novembre, se tiendra le sommet de francophonie en Tunisie. Tous les pays francophones seront présents. C’est l’occasion de construire cette même approche.

Accéder aux marchés est une chose, obtenir des fonds en est une autre. Comment convaincre des investisseurs de croire aux idées des entrepreneurs francophones ?

Les subventions c’est sympa, mais ça ne suffit pas. Si on veut réellement faire grandir une initiative entrepreneuriale, il faut un investisseur qui mette 50 000 à 500 000 dollars et se dise : « On verra ce qui se passe dans deux ans ». Ça n’existe pas dans la francophonie économique. Les entrepreneurs vont chercher leur argent dans les firmes de capital-risque qui vont elles-mêmes chercher leurs fonds auprès des fonds de fonds. Au Canada, c’est la Banque de développement du Canada (BDC) mais elle ne réserve aucun fonds à la francophonie hors Québec. C’est inacceptable de ne pas avoir de firme de capital-risque francophone. Créer un fonds francophone est une idée qui me hante. J’aurais aimé mettre ça sur pied.

Avec du recul, si on regarde dans le rétroviseur, regrettez-vous certaines choses ou, au contraire, estimez-vous que tout ce que vous avez accompli vous a conduit là où vous souhaitiez arriver ?

Il y a quelque chose dans mon parcours que peu de gens savent qui a eu des conséquences assez énormes dans ma vie. À 16 ans, j’étais quelqu’un de très violent. Un jour, j’ai eu une altercation violente avec une personne et je me suis retrouvé devant une juge pour enfant qui m’a dit dit : « Tu as deux choix : soit tu vas en prison, soit je te mets dans un lycée sportif. Su tu rates un seul entraînement, tu repars en prison ».

À partir de là, mes notes sont montées et toute l’énergie et la rage que j’avais en moi, je les ai mises dans le sport. Cet état d’esprit m’a ouvert énormément de portes par la suite. J’ai eu l’opportunité de quitter la France pour le Canada afin de faire ma maîtrise à l’Université Laval, au Québec. Cette étape de ma vie, qui a fait heureusement dérailler mon destin, explique beaucoup de choses aujourd’hui.

Pourquoi l’univers des technologies intelligentes vous passionne-t-il autant ?

Ce qui m’a toujours frappé, c’est l’impact que peut avoir l’intelligence artificielle et l’impression 3D sur le monde du travail. Selon un rapport de la firme McKinsey, d’ici 2030, 600 à 800 millions de personnes perdront leur boulot à cause de l’automatisation et des robots. Ces personnes trouveront un autre travail qui n’existe pas encore. Je me suis toujours dit qu’il va falloir reformer ces gens.

Ces dernières années m’ont montré à quel point on est dans ce processus. Il y a énormément de demande dans la formation et l’éducation professionnelle. Il fallait créer des outils différents de Skype, Zoom ou Teams, créer quelque chose de plus immersif avec des avatars capables de multiplier les interactions. On m’a toujours dit que ça ne marcherait jamais, mais la COVID-19 a montré le contraire. Tout le monde est épuisé par les conférences en ligne traditionnelles et recherche un autre mode d’échange.

Au-delà de l’esprit d’innovation qui vous anime, vous avez un certain art de la communication. En quoi est-ce important en affaires ?

Beaucoup de choses se débloquent en affaires en communiquant. J’essaye de convaincre. Je lis et réfléchis beaucoup. J’essaye de bien m’entourer pour avoir une compréhension globale d’une problématique. J’aime créer une volonté d’en savoir plus car la solution commence souvent par là. Au lieu d’être les victimes de ce qui se passe dans le monde, on est plus efficace en positionnant une étape en avance. C’est à ce moment-là qu’on commence à voir des opportunités avant tout le monde. J’en ai fait l’expérience lorsque j’étais dans la Silicon Valley. Une fois que tu y es, tu essayes de toujours garder un pied dans la porte. Tu rencontres énormément de gens intelligents. Il suffit que tu prennes une bière avec un type qui te raconte comment les mathématiques quantiques vont changer le monde dans tel domaine. C’est inspirant.

Vous êtes originaire de Tunisie et avez voyagé de la France au Canada. Mettre vos compétences numériques au service du Continent africain est-il un moyen pour vous de boucler la boucle, en quelque sorte ?

Cette mission auprès du FIDA et de l’ONU va au-delà de mon confort personnel. Je crois en l’énergie que chacun a au fond de lui. Si j’ai rencontré toutes les personnes que j’ai croisées dans ma carrière et ma vie, ce n’est pas pour que je m’achète une Tesla et une plus grande télé. Que ce soit à Stanford ou en Afrique, je veux offrir à des millions de jeunes ce dont j’ai moi-même bénéficié : une éducation, une formation. Si j’arrive à faire ça, ma vie n’aura pas été vécue en vain. Donner accès aux Africains à des universités tout en restant en Afrique et en mettant leurs compétences acquises au service de leur pays offre de nouvelles perspectives. »


LES DATES-CLÉS D’HOSNI ZAOUALI :

1980 : Naissance à Tunis (Tunisie)

2008 : Arrive en Ontario, à Toronto

2014 : Crée sa première entreprise Voilà Learning, rachetée en 2019 par Tech AdaptiKa

2017 : Nommé président du Conseil de la coopération de l’Ontario (CCO)

2018 : Devient consultant auprès de l’Université Stanford, en Californie

2021 : Devient consultant auprès du Fonds international de développement agricole (FIDA)

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada

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